lettre de Henri Cartier Bresson

«   En voyant un ensemble de ses œuvres dans une récente exposition, j'ai dit à Jean Leyris avec un rire "Voici la preuve qu'on peut tout dire en sculpture". Nous savions tous les deux ce que je voulais dire, et comme je le pense toujours j'ajoute ces quelques mots de réflexion.

  D'abord qui douterait que la sculpture est propre à tout dire? Elle a déjà tout dit. A côté des œuvres majeures religieuses ou mythologiques a toujours fleuri un riche parterre de sculptures intimes et humbles - les figurines domestiques égyptiennes, les grouillants chapiteaux gothiques, les paysages finement sculptés en marbre par Giambologna en pleine statuaire de la Renaissance jusqu'aux hauts-reliefs si évocateurs, "Le Songe", "Au clair de lune" d'Arturo Martini au milieu de l'aridité grandissante de l'avant-garde européenne.

  Ici il faudrait aussi souligner que la sculpture n'a pas toujours fait que cela, dire et narrer. Les groupements à plusieurs personnages sont, oui, narratifs, mais les œuvres individuelles jusqu'aux blocs les plus dépouillés, ce que le public artistique appelle "la sculpture", tout autant. Chaque figure, aussi rude qu'elle soit, demeure l'emblème et une étape dans un récit sacré connu dans leur temps de tous. Le fait que nous ne connaissions maintenant rien de ce que furent tel dieu aztèque ou hindou, telle image africaine et bientôt tel saint chrétien ne change rien à la chose. La sculpture est toujours porteuse d'un message. C'est à dire la sculpture "pure" existe-t-elle vraiment ? Je me rappelle avec tendresse Picasso ayant montré un de mes hauts-reliefs à un sculpteur ami et l'entendant dire que "c'était pas mal mais ce n'était pas de la sculpture", lui répliquer "Eh bien c'est justement pour ça que je l'aime, parce que moi, la sculpture-sculpture, ça m'emmerde".

  Il faut dire avec autant de force que ce que l'on appelle sculpture aujourd'hui nous ennuie, nous indiffère car ce leurre de "la forme" et de "la sculpture" n'est bien sûr que le résultat appauvrissant de l'abstraction (la vraie œuvre d'art étant toujours l'équilibre miraculeux de la forme et du contenu, et de là toute sa difficulté). Ce ne sont pas des sculptures qui se dressent autour de nous dans les expositions et les places publiques. Ce sont des objets.

  Jean Leyris, la nonchalance anglaise et la vivacité française, est le libre penseur parfait, le dernier homme à être impressionné par les diktats. Quand il claque sa langue pour savoir ce que vraiment il aime - le goût est une affaire de goûter - lui vient avec une exquise fraîcheur de la beauté de la table toute proche. Traduisons-la ! En trois dimensions car ainsi la capture est plus totale.
Cela ne se fait pas en sculpture ? Peu importe. Avec une humilité soutenue cela doit marcher. Voici que commence sa conquête du monde. Déjà il ouvre une fenêtre.

  J'ai eu le bon sens d'acquérir une de ses œuvres dans l'exposition déjà mentionnée. J'ai un plaisir quotidien à la regarder. Au-delà de ces deux grenades sur le coin d'une table elle me révèle maintenant les qualités formelles, subtiles et insoupçonnées, qui les lient ensemble. De la sculpture, certainement.  »


Raymond Mason - 1991


Remerciements chaleureux à M. Paul Maurer pour les photographies.